Nous avons pourtant l’habitude, en France, de trouver une église dans chaque village, voire chaque hameau ; cela fait partie de notre patrimoine culturel. Par ailleurs, on est catholique, protestant, musulman ou juif principalement… athée ou tout du moins non pratiquant la plupart du temps. C’est relativement simple. Et puis ce n’est pas un sujet qu’on met sur la table avec les collègues à la cantine : cela relève de la sphère privée. Enfin, l’image d’Emmanuel Macron terminant une allocution par un “Et que Dieu vous protège” nous paraît surnaturel.
Vous pouvez balayer tout ce que je viens de dire d’un revers de la main en ce qui concerne les Etats-Unis. Un de mes premiers étonnements en arrivant ici fut de remarquer le nombre impressionnant d’églises que je pouvais trouver dans mon environnement immédiat.
Trois établissements religieux dans un rayon de 600m, une dizaine dans un rayon de 1,5 km, une vingtaine dans un rayon de 3 km. Vraiment.
Et là où ça se complique pour la française plus très catholique que je suis, c’est quand j’en découvre les dénominations « étranges » : Methodist, Episcopal, Presbyterian, Unitarian Universalist, Lutheran, Catalyst, Church of the Living God, en plus de l’église orthodoxe et la synagogue plus familières. Je n’invente rien et vous retranscris littéralement la liste Google Map.

Autre vécu : je remplis les formulaires multiples à mon arrivée aux urgences de l’hôpital local après que mon fils ainé s’est luxé le bras au rugby. Feuille 6, volet 8, alinéa 3 (ou quelque chose d’approchant) : on me demande ma religion. What the hell ?…
Enfin il est encore courant ici d’aller à l’église chaque dimanche (ou vendredi, samedi, etc selon votre dieu). Et bien sûr le “God bless America” de la part des politiques mais aussi le “God bless you” d’un voisin bienveillant est tout à fait banal.
Une fois le temps du sourcil relevé passé, je me suis mise en quête de réponses.
La première m’est donnée par l’Histoire. Si les premiers explorateurs sont envoyés par les diverses couronnes européennes (voir LMA#1), la plupart des colons qui vont peupler ces « settlements » partent rarement vers l’inconnu de gaieté de cœur. On fuit d’une part la faim, d’autre part les persécutions religieuses. Vous me voyez venir… Il ne s’agirait pas de reproduire dans le Nouveau Monde les errances de l’Ancien. La liberté de culte est érigée en dogme fondamental. Aujourd’hui, si je veux créer une nouvelle religion, libre à moi.
Une deuxième réponse me vient en découvrant l’importance de la communauté. J’y consacrerai une LMA tellement ce concept est déterminant ici. « Mon » église est l’une de « mes » communautés, comme cela pouvait d’ailleurs être aussi le cas en France quand les Français étaient encore pratiquants : un lieu de rencontre, de partage, d’entraide… Lorsque vos voisins viennent vous souhaiter la bienvenue à votre installation, il est courant qu’ils vous demandent votre religion. Pas de curiosité malsaine ni de méfiance, ils vous indiqueront tout simplement le lieu de culte le plus proche ou vous accueilleront dans leur communauté.
Pour trouver d’autres réponses, je vous propose quelques chiffres :
Le Hartford Institute s’est basé sur un sondage de 2010 pour avancer qu’il y a environ 350.000 congrégations religieuses aux Etats-Unis, dont 314.000 sont protestantes, 24.000 catholiques et orthodoxes, et 12.000 « non chrétiennes ».
Environ 20% de la population va à l’église 1 fois par semaine, 40% s’y rend régulièrement. Pour comparaison, un sondage de 2019 cité dans Le Point indiquait que 7% des français se rendaient à l’église une fois par mois et 58% des personnes interrogées se déclarent sans religion.
Si les catholiques forment la plus grande communauté religieuse en 2011 aux Etats-Unis avec 68 millions de membres, c’est parce que l’Eglise protestante est divisée en de multiples dénominations.
The Southern Baptist Convention (église baptiste) regroupe 16 millions de pratiquants, The United Methodist Church (église méthodiste) 7,7 millions, the Church of God in Christ rattachée aux pentecôtistes 5,5 millions, pour ne citer que les plus importantes. Et 12 millions de protestants sont rattachés à des congrégations indépendantes (« non denominational »). Le Pew Forum estime d’après son sondage de 2014 que plus de 46% de la population américaine est protestante.
On trouve ensuite, toujours chez les chrétiens, The Church of Jesus Christ of Latter-day Saints (l’église de Jésus Christ des saints des derniers jours), ou mormons, qui comptent 6,2 millions de fidèles.
Selon que l’on parle de population juive (entre 5,5 et 8 millions) ou de juifs pratiquants (3 millions), les chiffres passent du simple au double. Si les premiers juifs américains étaient des émigrés espagnols et portugais, c’est la diaspora ashkénaze d’Europe centrale et de l’Est qui compose 90 à 95% des juifs américains d’aujourd’hui.
Le nombre de musulmans pratiquants est quant à lui estimé entre 1,5 et 6 millions selon les études. Il semblerait qu’à 2 millions on ne soit pas trop loin du compte. Le nombre de mosquées a augmenté de 75% entre 2000 et 2011 et l’essentiel d’entre elles n’ont été créées qu’à compter de 1980.

Allez, encore quelques chiffres… La messe du dimanche matin est une bonne illustration de la faible mixité en Amérique (sujet traité dans une prochaine LMA). Une étude de 1990 relevait que seulement 5% des églises protestantes et 15% des églises catholiques étaient multi-raciales*, c’est-à-dire composées de plus de 20% de membres de races minoritaires par rapport à la race majoritaire de cette congrégation. En 2010, la proportion a doublé pour atteindre encore seulement 12,5% des églises protestantes et 27% des églises catholiques. Les cultes bahai, musulman et sikh étaient eux au-delà des 35%.
Les méga-churches représentent un autre phénomène très américain, principalement protestant, et en développement même s’il reste marginal. Ces églises sont pour la plupart « indépendantes » et répondent en général aux caractéristiques suivantes : au moins 2.000 fidèles sur une messe hebdomadaire, un pasteur charismatique et plutôt autoritaire, des activités proposées quotidiennement, une diversité sociale, une audience plus jeune que la moyenne, des formats de culte innovants, une organisation spécifique. Il n’est pas rare qu’elle fassent l’objet d’un scandale financier ou « moral »… Si les mega churches se sont d’abord développées au Sud : Californie, Texas, Floride, Géorgie…, on en trouve maintenant dans 45 des 50 Etats. En 2012, on dénombrait 1600 mega churches protestantes.

Enfin, les églises ont énormément tardé à accueillir et accepter les fidèles LGBT, qui ont par conséquent créé dans les années 90 des congrégations indépendantes comme la Metropolitan Community Church Sur Washington DC.
*Aux Etats-Unis le concept de “race” est complètement admis et fait partie du questionnaire du recensement décennal. Les questions relatives à la religion sont par contre interdites dans le recensement et les données citées ici sont donc issues de travaux de recherche universitaires et sondages.