
Plus je m’intéresse à la politique américaine, plus je découvre à la fois son ancrage dans l’histoire très spécifique et relativement récente de cette nation, mais aussi la multiplicité des tactiques tout à fait officielles développées pour la contrôler.
Je vous ai déjà parlé des primaires américaines avec ses caucus et primaries (LMA#6), des bulletins de vote à rallonge lors des élections générales (LMA#7). Le nouveau gros mot au programme ici : le GERRYMANDERING.
Le Gerrymandering — ou comment dessiner une carte électorale à son avantage
La Constitution américaine prévoit que se tienne tous les dix ans (les années en zéro plus exactement, genre…2020) un recensement, le Census, afin de mettre à jour la carte électorale en fonction des changements démographiques. Pour rappel, les élections se font au suffrage indirect. Le nombre total de Représentants à la Chambre étant figé, cette étape est indispensable pour déterminer, en fonction de l’évolution de la démographie de chaque Etat, le nombre de Représentants qu’il pourra envoyer à Washington DC.
Jusque là, pas de quoi sauter au plafond ni appeler à la révolution.
Là où ça se complique, c’est qu’une fois que le nombre de Représentants est défini et donc le nombre de Districts par Etat (on peut proposer une analogie assez lointaine avec le département français), chaque Etat peut complètement modifier le découpage de ses Districts. Et c’est ce qu’il fait quasi systématiquement.
Pourquoi ? Pour favoriser le maintien en place de son parti. Cela s’appelle le Gerrymandering.
Elbridge Gerry fut l’un des signataires de la Déclaration d’Indépendance mais personne ne s’en souvient. C’est davantage en tant que Gouverneur du Massachussets en 1812 qu’il a laissé sa marque, lorsqu’il redessina la carte électorale de son Etat pour garantir la victoire de son parti au sénat. Son découpage ressemblant fortement à une salamandre (sala-mander, voir image plus haut), un journaliste nomma ce nouveau disctrict “Gerry-mander”. Voilà pour l’origine.
Pour le fonctionnement, je vais reprendre un schéma très pédagogique proposé par The Washington Post :

Prenez un Etat avec 5 districts alloués. Les élections précédentes, selon le découpage précédent, ont montré que 60% des électeurs votent bleu, 40% votent rouge. Dans une représentation parfaite (schéma N°2), les électeurs sont géographiquement répartis et l’Etat envoie 3 Représentants bleus et 2 rouges. Dans la vraie vie, des majorités se dessinent, par ville ou quartier. On peut alors ruser.
Deux ruses sont utilisées : le packing et le cracking.
Le Packing consiste à regrouper au maximum ses opposants dans des districts que l’on perdra, mais aussi à regrouper habilement ses supporters dans les autres districts. Ainsi dans le schéma 4, bien que minoritaires, les Rouges remportent 3 sièges sur 5 et deviennent majoritaires.
Dans le Cracking, au contraire, le parti majoritaire répartit au maximum les zones “supporters” comme le montre le schéma 3. Ainsi, il ne remporte pas uniquement 3 mais carrément l’ensemble des 5 districts !
Bien sûr, les résultats ne sont pas automatiques. Le Gerrymandering n’en reste pas moins un vrai outil de management du vote.
Au-delà de l’aspect partisan démocrates vs républicains, cette pratique a également été utilisée pour minimiser la portée du vote des minorités, à l’origine essentiellement la communauté noire américaine qui avait obtenu le droit de vote en 1868. Enfin, les hommes noirs bien sûr… En 1965, le Voting Rights Act a mis en place quelques garde-fous à cette encontre.
Concrêtement, à quoi ressemblent alors ces cartes modifiées ?
A ça par exemple :

Pas mal, non ? Ou encore à ça :

D’une logique sans faille…
Christopher Ingraham du Washington Post avait ainsi compilé en 2014 le découpage électoral qui a eu lieu suite au précédent Census, en calculant un index de continuité géographique. Plus un district est compact et ressemble à un découpage géographique logique, plus l’index est bas ; plus le découpage est tarabiscoté, plus l’index est haut. Je trouve cette carte très parlante et les mauvais joueurs (en foncé) sont vite démasqués. Les premiers de la classe sont la Caroline du Nord et le Maryland…

Qui décide ?
Lorsque j’indique que chaque Etat procède au redécoupage de ses districts, il me faut préciser que le process décisionnel… dépend de l’Etat ! Cela explique aussi que des Etats soient meilleurs élèves que d’autres. By the way, si le gerrymandering est observé chez les démocrates comme chez les républicains, le phénomène est beaucoup plus pratiqué par le GOP (Grand Old Party, le p’tit nom des républicains). Alternativement, le découpage va donc être décidé par :
- le congrès (chambre + sénat) de l’Etat (donc conduit par le parti qui a la majorité)
- une commission nommée par le congrès (donc kif kif)
- une commission consultative (mais vote législatif à la fin…)
- dans certains Etats, une commission de dernier recours peut intervenir en cas de blocage
- une commission indépendante, dans seulement 4 Etats sur 50…
So… si le phénomène est si bien, et depuis longtemps, identifié et décrié, qu’attend-on pour y mettre de l’ordre ?
Des voix s’élèvent régulièrement pour dénoncer le gerrymandering, et de nombreux procès ont été intentés (on est aux Etats-Unis), que ce soit au niveau de l’Etat ou au niveau fédéral. La plupart du temps en vain. En 1962, la Cour Suprême a statué qu’elle pouvait instruire le sujet du redistricting et en 1964, elle définissait que les Districts devaient avoir à peu près la même taille de population. La dernière sollicitation de la Cour suprême sur un cas de gerrymandering partisan remonte à 2019. Elle a estimé qu’elle n’était pas en mesure de statuer sur les batailles entre partis, faute de règles de découpage bien établies.
Des mouvements réformistes comme le Brennan Center for Justice ou Indivisible, affirment que la situation évolue favorablement dans la majorité des Etats mauvais élèves. Une combinaison de procès et d’actions collectives semble parvenir à faire bouger les lignes en faveur de commissions indépendantes et bi-partisanes, et devrait porter ses fruits pour le prochain découpage.
A suivre en 2021 !