
Dans la dernière ligne droite pré-électorale, on a beaucoup entendu parler $$$. Les média américains nous ont régulièrement informés des avancées respectives des deux principaux candidats, sur deux plans : les sondages bien sûr, universels, mais aussi et plus étranges pour nous, les derniers chiffres de leurs levées de fonds.
Car aux Etats-Unis, les financements privés ne sont pas limités. Et le coût d’une campagne électorale est juste énorme.
“Il y a deux choses importantes en politique. La première est l’argent, et je ne me souviens plus de la deuxième” disait déjà en 1895 un sénateur de l’Ohio.
En 2017, le Washington Post estimait le coût de la campagne 2016 à 6,5Md$. Cela comprend :
- d’une part le coût lié directement à la campagne présidentielle (primaires incluses) pour 2,4 Md$, dont 1,16Md$ juste pour les 2 finalistes, Donald Trump et Hillary Clinton;
- d’autre part 4 Md$ pour les campagnes locales dont les élections se déroulaient concomitamment (voir LMA#7).
Aussi fou qu’il paraît, ce montant était légèrement en baisse par rapport aux deux élections présidentielles précédentes. Mais représente l’équivalent, par exemple, d’une augmentation de 2000 dollars par enseignant américain.
Les dernières estimations concernant la campagne actuelle montrent une croissance exponentielle : le coût total doublerait pour atteindre 13,9Md$, dont 6,6 pour la présidentielle seule…
La surenchère avait débuté en 2004 avec George W. Bush qui avait dépensé 345 M$ pour sa réélection. 4 ans plus tard, Barack Obama doublait la mise avec 730 M$ pour gagner sa place à la Maison Blanche et remettait le même montant en 2012 pour la conserver. Enfin en 2016, Hillary Clinton culminait à 768,5 M$.
A ces montants sonnants et trébuchants s’ajoute le temps d’antenne gratuit lorsque les média reprennent l’actualité des postulants. Grâce à sa personnalité clivante et ses saillies tonitruantes, Donald Trump a bénéficié de l’équivalent de 5Md$ de temps d’antenne gratuit, contre 3,2 pour Hillary Clinton. On comprend mieux pourquoi, ces jours-ci, c’est la course à l’échalote…
Pourquoi les élections coûtent-elles si cher ?
Pour référence, au Royaume Uni, la limite de dépense l’année des élections parlementaires était de 29,5M$ par parti ; 25 M$ par parti pour la dernière présidentielle française.
Voice of America apportait en 2019 les réponses suivantes :
- un cercle vicieux : comme il y a besoin de beaucoup d’argent, et que chacun cherche à lever plus de fonds que son adversaire, les campagnes commencent tôt et sont donc plus longues et plus coûteuses à financer ;
- la taille du pays : il faut utiliser une multitude de media pour toucher l’ensemble des régions et typologies sociologiques des Etats-Unis ;
- la dérégulation : un arrêt révolutionnaire de la Cour Suprême de 2010, “Citizen United vs Federal Election Commission”, auquel d’autres cas avaient préparé le terrain, a levé nombre de contraintes qui étaient imposées quant aux types de sources de financement, la publication de leur identité et au montant maximum qu’elles pouvaient dépenser, en argumentant sur la base de la “liberté de parole”, le fameux 1er amendement de la Constitution. Il mettait à plat les avancées qu’avaient apportées le Bipartisan Campaign Reform Act porté conjointement par John McCain (R) et Russ Feingold (D) et voté huit ans plus tôt, en 2002.
En effet, on est surpris de voir aux Etats-Unis des entreprises, des syndicats prendre parti en faveur de tel ou tel parti. Mais en organisant et finançant leur propre campagne, pas (ou pas seulement) en donnant l’argent aux candidats ou partis !
On distingue concrètement, en plus des Political Party Committees internes à chaque parti :
- Les PACs ou Political Action Commitees : ces groupements lèvent des fonds auprès de personnes individuelles avec un montant maxi de 5.000 $/individu. Ils ne peuvent accepter d’argent ni de corporations professionnelles ni de syndicats. Ils peuvent financer directement des candidats (5.000 ou 10.000 $ selon le type d’élection) et des partis (jusqu’à 15.000$). Mais ils peuvent également financer des actions de communication directes en ayant deux comptes séparés.
- Les Super-PACS, les fameux groupements permis par Citizens United vs FEC, font sauter toutes ces barrières. Bienvenue à l’argent des groupes d’intérêt, des syndicats, des individus et ce, sans plafond. Ils ne financent certes pas directement les candidats ni les partis, mais organisent leur propre campagne, et… ne sont pas sensés se coordonner avec les partis. La Cour Suprême avait estimé qu’il n’y aurait pas là source de corruption… Je vous laisse vous faire votre opinion.
Les Super-PACs ont ainsi contribué à hauteur de 4,5 Md$ sur la dernière décennie contre 750 M$ pour les vingt années précédentes, avec des montants cumulés qui tendent de plus en plus souvent à dépasser les montants dépensés par les partis eux-mêmes. Et ce n’est finalement pas des entreprises, corporations et syndicats qu’a afflué la majorité de ces montants, mais des grands donateurs individuels : durant cette dernière décennie, les 10 donateurs les plus généreux ont injecté 1,2 Md$…! Leurs dons pour les élections de 2018 ont représenté 7% du total des dons, contre 1% dix ans plus tôt.
7% des dons par 10 donneurs individuels…
En 2020, les 1% des plus gros donateurs aux Super-PACs représentent 95,78% du montant total reçu.

Le plus inquiétant vient finalement des “dark money organizations”, des groupes finançant des actions en faveur de tel ou tel candidat ou parti mais sans dévoiler l’identité de ses donneurs : ils ont dépensé 963 M$ cette décennie contre 129 durant la précédente.
Alors même que le financement des campagnes par des fonds étrangers est interdit, la dérégulation a ouvert une brèche via ces groupements indépendants.
Tous ces éléments concourent à l’inflation des montants dépensés qui atteignent des records. Pour la bataille de 2018 pour le sénat de Floride, on a atteint le montant historique de 213M$, dont 97M$ dépensés indépendamment par les PACs et Super-PACs.
Il y a bien un financement public de la campagne électorale présidentielle post primaires. “No thank you” répondent cependant les partis majoritaires depuis 2012, élection qui a vu les coûts exploser. Pourquoi ? Parce que ce financement, qui équivaudrait à un peu plus de 100 M$ pour 2020, ne peut être complété par d’autres fonds privés, c’est le deal… Etant donné qu’on parle désormais milliards, décidément, c’est “non”!
Durant la campagne de 2016, seul Donald Trump s’était positionné contre les Super-Pacs, étant lui-même suffisamment fortuné pour s’auto-financer et en profitant ainsi pour accuser ses principaux opposants d’être les marionnettes des méga-donateurs. Il avait changé d’avis sitôt désigné comme candidat des Républicains. Lors de la précédente campagne, Barack Obama n’avait pas fait mieux avec un aller-retour du même ordre. Joe Biden, pour les élections actuelles, était également plein de bonnes intentions jusqu’à ce que sa campagne accuse des signes de fatigue et un manque de cash. En octobre 2019 était créé le super PAC “Unite the Country”, qui dépensait le mois suivant 2,3 M$ en publicités pour Joe Biden.
Alors que la coordination des Super-PACS avec les partis est devenue de plus en plus évidente, contrevenant donc à la loi, la Federal Election Commission semble paralysée, bloquée dans ses modes opératoires et le fonctionnement bipolarisé.
Il n’en reste pas moins que le montant de 14 Milliards de dollars dépensés pour cette campagne apparaîtra forcément comme indécent à la majorité d’entre nous, d’autant plus dans le contexte économique dévastateur que nous vivons actuellement.
Quelles sont les perspectives de changement ?
Elles sont intimement liées au fonctionnement politique des Etats-Unis : l’immuable Constitution, le suffrage électoral indirect, le rôle de la Cour Suprême et son basculement à droite, la bipolarité Républicains/Démocrates poussée à l’extrême. Autant de piliers, de colosses, de Goliath attendant leur David.
Sources principales : fec.gov ; Opensecrets.org ; The Washington Post ; The New York Times ; Voice of America ; Wikipedia…