Derrière ce titre gentiment provocateur, aucune question anatomique. Argn, je viens d’en perdre la moitié…

Oui la taille compte : l’immensité, le gigantisme, la démesure, l’abondance, autant de descriptions réalistes des Etats-Unis. Je vous rassemble ici quelques exemples concrets. Mais l’immensité éloigne, cache, sépare, aveugle. Eloigne les communautés qui vivent en parallèle ; cache les manques, pénuries et autres risques climatiques ; sépare les citadins des ruraux qui ne se comprennent pas ; aveugle quant à la situation de l’américain moyen. Une analyse pour mieux comprendre les réactions des américains et les décisions politiques.
Grand comment ?
3ème plus grand pays au monde, plus ou moins ex-aequo avec la Chine selon les modes de calcul, la surface des Etats-Unis recouvre environ 9,5 millions de km². soit un tout petit peu moins que le Canada et un peu plus de la moitié de la Russie. Plus du double de l’Union Européenne et… presque 17 fois la France ! Pour seulement 5 fois sa population. Oui, il y a de la place ici. Et même s’il y a des espaces inhabitables, voire pour le moins inhospitaliers, la densité est bien moins élevée qu’en France.
Les US hébergent la 4ème surface forestière au monde après la Russie, le Brésil et le Canada. On y recense 44,5 M d’hectares de zones humides hors Alaska et Hawaï (3,7 Mha pour la France ET ses DomTom). En traversant les Etats-Unis, vous passerez d’un climat tropical humide, au climat subtropical, puis continental, au climat semi-aride de steppes, sans oublier le climat alpin, le climat désertique de moyenne altitude, le climat méditerranéen puis océanique…
Les Etats-Unis ont le 1er PIB mondial à 20 494 milliards USD (2018), devant l’Union Européenne à 18 750 Md USD et très loin devant la Chine et ses 13 407 Mds USD. Plus frappant, il représente quasiment un quart du PIB mondial. En 2017, OXFAM mesurait que la richesse des 8 personnes les plus riches au monde correspondait à celle des 50% les plus pauvres de la planète. 6 de ces 8 personnalités étaient américaines.
Enfin, les Etats-Unis, ce sont 50 Etats avec des lois différentes, et potentiellement une histoire différente, une immigration originelle différente, un climat différent.
Pourquoi ces chiffres, cette liste ? Pour mieux comprendre certaines politiques, décisions et certains comportements.
Oui il fait très, très chaud en Arizona et la végétation est… clairsemée. Mais quelques heures de voiture plus loin, il neige, et la forêt s’étend à perte de vue. Et la grande majorité de la ligne côtière Atlantique est composée de marais.

La zone est trop aride pour faire pousser des légumes et des fruits ? La Californie, le Wisconsin et le Michigan s’en chargent pour le reste du pays, sinon les voisins canadien et mexicain. Ici il y a des fraises et des clémentines toute l’année. Saviez-vous que le riz est la 5ème production agricole du pays ? Il n’y a pas que les rizières asiatiques dans la vie, il y a aussi Uncle Ben’s. Quant aux forêts, elles procurent à la demande du bois de construction.
Comment, dans ces conditions, ne pas se laisser bercer par l’illusion que le climat va bien, que l’environnement ne souffre pas tant que ça ?…
Pourtant l’Amérique n’a jamais autant été soumise aux effets du dérèglement climatique : ouragans dévastateurs, tornades, feux, inondations.
Labanlieue à rallonge existe bel et bien. La skyline de New York n’est en aucun cas représentative des villes américaines. On fait plusieurs dizaines de km pour aller travailler et facilement 10km pour aller faire ses courses. La voiture est reine ici et l’essence relativement peu chère. C’est que l’on produit du pétrole sur place. On fait travailler l’économie américaine. Sans parler du permis de conduire très facile à obtenir et peu onéreux car indispensable. En dehors des très grandes villes, les transports en commun sont moins développés qu’en France. C’est plus simple et moins cher de prendre sa voiture.
Comment dans ces conditions accepter de limiter ses déplacements en voiture, même pour la bonne cause ?
Cette banlieue à rallonge, peu dense et étalée, permet également de répartir la population. Le quartier latino, le quartier black, le quartier blanc. Pas de ségrégation officielle bien sûr ! Chacun va où il veut. Enfin où il peut financièrement, mais aussi où il se sent à l’aise et bienvenu. Où il pourra parler sa langue d’origine plus facilement. Où sa communauté pourra l’accueillir, l’épauler en cas de pépin. Les Etats-Unis sont par définition un pays d’immigration. Ici les distances et l’étalement sont tellement importants que les communautés, raciales, sociales, religieuses, peuvent ne pas se côtoyer.
Comment dans ces conditions apprendre à se connaître, discuter, échanger ses points de vue et faire disparaître la peur de l’autre ?
Lors des manifestations Black Lives Matter dans ma ville très blanche, un prêtre avait pris la parole pour dire que, pour changer les choses, il fallait sortir de son quartier. Oser aller habiter dans la ville voisine. Oser découvrir l’autre.

Il y a 600 km entre Amarillo, Texas, 200.000 habitants, et Dallas, métropole la plus proche du même Etat. Entre les deux, de la campagne, ou presque, et j’aurais pu prendre des milliers de trajets comme celui-là.
Comment dans ces conditions ne pas créer de clivage entre la campagne et la ville, comment avoir les mêmes intérêts, ou au moins des intérêts communs, les mêmes préoccupations quotidiennes, la même ouverture, la même compréhension du monde ?
Enfin le “wealth gap” éloigne d’autant plus les américains les plus aisés des plus humbles. Quelques chiffres encore car ils sont très parlants, accrochez-vous :
- En 2014, les 1% les plus riches cumulaient 40% de la richesse du pays ; quand les premiers 80% de la population n’absorbaient que 7% de la richesse !
Bottom 80% : 7% des richesses / Top 1% : 40% des richesses
- En 2019, le Crédit Suisse a mesuré la richesse moyenne par adulte dans le monde. Il est particulièrement intéressant de comparer les résultats en considérant d’une part la moyenne (la richesse totale divisée par le nombre d’habitants) et d’autre part la médiane (en listant les habitants du moins riche au plus riche, la médiane est la richesse de la personne qui se situe à la moitié de la liste). Si l’on prend le classement de la richesse moyenne par habitant, les Etats-Unis, boostés par le nombre de milliardaires et millionnaires, se classent au 3ème rang mondial derrière la Suisse et Hong-Kong. La France arrive, elle, au 11ème rang (Bernard Arnaud a rejoint le top 10 des personnalités les plus riches en 2018). Si l’on prend maintenant le classement en fonction de la richesse médiane, les Etats-Unis chutent au 22ème rang alors que la France perd seulement deux rangs (13ème). Illustration parfaite de l’écart énorme et de plus en plus grand entre les plus riches et les plus pauvres.

- Ecart de plus en plus grand car, que ce soit après la crise de 2008 comme lors de celle que nous vivons actuellement, les plus riches parviennent beaucoup plus facilement à rebondir et creusent davantage l’écart.
- L’écart de richesse est aussi un écart racial. La richesse médiane des familles noires américaines représente 1,5% de celle des familles blanches… Et si l’on observe les familles dont les membres sont nés entre 1943 et 1951, lorsque ces personnes ont atteint la soixantaine, le coefficient multiplicateur entre la richesse moyenne d’une famille noire et celle d’une famille blanche est de 7.
- Enfin, il ne fait pas bon être jeune. Si l’on suit les foyers de 1989 à 2016, la richesse médiane d’un foyer dont le chef de famille a 65 ans et plus a cru de 68%, pendant que celle d’un foyer dont le chef de famille a 35 ans et moins a perdu 25%. Les études universitaires endettent sur plusieurs dizaines d’années. Avec des tuition fees en augmentation et des taux d’emprunt plus élevés, le poids de cette dette n’a fait qu’augmenter et est de plus en plus difficile à absorber par les niveaux de salaire.
Les raisons les plus communément avancées, notamment par Emmanuel Saez, Thomas Piketty ou Joseph Stiglitz, pour expliquer ce “wealth gap”, cet écart de richesse aux Etats-Unis, sont d’une part l’évolution ultra capitaliste qui a conduit à diminuer la taxation des plus riches ; d’autre part la quasi élimination des syndicats ; enfin la part de plus importante prise par les placements financiers, grâce auxquels plus on a de l’argent et plus on en gagne. L’autre raison cette fois universelle : le remplacement de l’homme par la machine dans l’industrie.
Dans ces conditions, comment trouver l’unité du pays chère à Joe Biden ?
Il ne va pas manquer d’obstacles. Mais à l’inverse de certaines industries, la taille des Etats-Unis est proportionnelle à leur agilité. A suivre.
Sources : FAO, Crédit Suisse, Urban Institute, Wikipedia, Pew Research Center, Brookings